« Santu Mofokeng, chasseur d’ombres » au Musée du Jeu de paume.

by Sophie Joubert

Jusqu’au 25 septembre 2011, catalogue édité par le jeu de paume, Institut Français et Preste.

« En Afrique du Sud, beaucoup de Noirs passent leur vie à poursuivre les ombres » écrit Santu Mofokeng dont l’œuvre photographique a été très tôt accompagnée de textes pour « dominer son travail », l’assumer, ne pas se laisser déposséder de son sujet, pour éviter le regard paternaliste ou malhonnête sur ses images. Né  à Johannesburg en 1956, il a commencé comme photographe de rue et a longtemps gagné sa vie comme assistant de laboratoire et comme tireur. « Chaque fois que je prends une photo, j’essaie d’imaginer ce que ça donnerait dans un vaste ensemble » dit Santu Mofokeng qui se distingue des autres photographes de presse en faisant de sa lenteur un atout, en sortant de l’immédiateté de l’actualité. En 1988, il est engagé par l’Institut d’études africaines de l’université de Johannesburg où il apprend le travail d’enquête visuelle. Le choix du noir et blanc donne à ses images une dimension historique, un charme très « années 50 », loin des couleurs saturées de certaines photographies contemporaines. Autodidacte, il a appris de David Goldblatt, autre grand photographe Sud Africain, à travailler avec la lumière naturelle : « il ne faut pas introduire d’éléments comme l’éclairage, sinon ce n’est pas du documentaire, ne pas imposer sa vision » dit Santu Mofokeng dans un entretien avec Corine Dieserens, commissaire de l’exposition, « Faire du documentaire c’est prendre ce que l’on trouve »

En 1986 l’Afrique du Sud est sous l’état d’urgence, la situation est très tendue et la photographie documentaire est très politisée : il faut choisir son camp, être du côté de la résistance, ce qui rend la représentation de tout un pan de la réalité très difficile. C’est dans ce contexte que Santu Mofokeng commence la série « Train Church », le Train église. Les Noirs, qui doivent faire au moins trois heures de trajet pour aller à leur travail, transforment les wagons en lieux de culte : on chante, on danse, on joue du tambour. Extase mystique dans un clair obscur, prêcheur avec une bible ouverte, les cadrages sont serrés : Mofokeng emprunte lui-même ce train tous les jours et se retrouve coincé au milieu de la foule avec son appareil.

Trop timide pour aux gens ce qu’il attend d’eux, Santu Mofokeng ne fait pas de portrait posés. Mais les visages sont très présents dans les scènes de la vie quotidienne dans les townships, avec une volonté de montrer aussi ce qui va bien, de faire des gens des acteurs et non des victimes : un concert improvisé dans un bar avec un couple enlacé, une institutrice avec ses élèves, un défilé de mode : « Alors que les Noirs de ce pays ont subi des siècles de dénégation et d’oppression, la prolifération d’images empreintes de monotonie, de détresse et de désespoir, malgré leur incontestable validité, ne dresse qu’un tableau incomplet de la situation » dit Santu Mofokeng. Une autre série marquante, intitulée « The Black Photo Album /Look at me », est un travail historique sur les archives : il collecte des photographies de la période 1890-1900 appartenant à des familles de la classe ouvrière ou moyenne, il les re photographie et les remet dans leur contexte avec dates et légendes. Au delà du travail de mémoire, cette série touche aux représentations officielles des Africains qualifiés à l’époque d’indigènes par le gouvernement.

La fin de l’Apartheid a permis à Santu Mofokeng de voyager dans tout le pays, ce qu’il n’avait pas le droit de faire avant, en tant que Noir. Il s’intéresse au paysage où s’écrit l’histoire et lui donne corps. Paysages lunaires, série sur les panneaux d’affichage publicitaires, enjeu de pouvoir dans les townships, paysage traumatique portant les traces, parfois invisibles, laissés par l’Apartheid. « Impossible de voyager longtemps dans ce pays dans tomber sur un lieu où plane l’ombre des mauvais souvenirs de la violence et de la tragédie ».