Une yourte pour quoi faire?

by Sophie Joubert

« Bécon les Bruyères n’a point d’environ » a écrit Emmanuel Bove. Et pourtant, à quelques centaines de mètres de ce quartier de la commune de Courbevoie se trouve un théâtre, une salle à l’italienne, avec fauteuils mauves, tentures fauves et au plafond des fresques de Felicien Marboeuf, artiste discret, qui vécut reclus pendant 50 ans dans son cabinet de curiosités. C’est dans cet écrin un peu désuet que le metteur en scène Octave Guimet propose sa nouvelle création « Une yourte pour quoi faire » ? Un spectacle emmené par une troupe fidèle, aussi à l’aise avec la danse, le théâtre, qu’avec les marionnettes et le cirque. Une robinsonnade des temps modernes avec vidéo et musique live, flûte de pan et batterie. La biographie autorisée d’Octave Guimet raconte qu’il a commencé dans une troupe amateur du Sud  de la France, a écumé les cabarets occitans, puis a changé radicalement d’orientation et s’est mué en performer trash et politique, parcourant les campagnes avec un camion de charcutier repeint en vert, malgré le tabou séculaire qui interdit de porter du vert au théâtre. Mais un camion podium est-il encore une scène de théâtre ?

Grommelots, néologismes, langue aux sonorités latines et nordiques à la fois. Acte I, décor de banquise : des créatures poilues rampent au sol. Un vieil autoradio crachote « Brazil », la chanson composée en 1939 par Ary Barroso, le générique du film de Terry Gilliam. Des marionnettes habillées en superhéros pour les hommes et en majorettes pour les femmes jouent les spectateurs et sont alignées sur une mezzanine, les figurines en latex sont manipulées par des marionettistes rendus invisibles par des collants noirs. Au sol, sur la banquise, une pantoufle géante bordée de fourrure servira de sac de couchage à notre héros sans nom exposé aux frimas. Deux ventilateurs postés de part et d’autre du plateau font souffler une tornade et virevolter les flocons de neige. Nous sommes en plein hiver.

La yourte du titre est probablement un symbole. On pourrait aussi bien dire une Isba, une cabane au Canada, un terrier, une grotte…C’est l’endroit où le héros se réfugie pour méditer, relire Maurice Blanchot ou manger du burek aux airelles, plat typique et roboratif que lui cuisinait sa grand-mère croate. « Une yourte pour quoi faire » est un spectacle à la fois politique et contemplatif, une réflexion sur la mort, la société de consommation et le choix de s’en extraire. Une performance presque muette irriguée par les grands textes du répertoire qu’a visiblement digérés le metteur en scène. Shakespeare et toute la violence de Richard III, les meurtres et le sang versé sont matérialisés par un saladier rempli de ketchup, Tchekhov n’est pas loin puisqu’une mouette en plastique surmonte la yourte, girouette dérisoire et mazoutée, triste héroïne aux ailes brisées par la vie.

Tchekhov, Shakespeare, performance, flûte de pan : sous le fouillis apparent se cache une prouesse. L’hétérogénéité transgenre donne à spectacle bricolé avec des bouts de ficelle toute sa force et tout son sel. C’est un théâtre total. Psychologie et distanciation. Octave Guimet fait son auto-analyse sauvage en reconstituant la naissance de son héros, suspendu dans les airs grâce à un harnais, qui s’extirpe en combinaison de plongée d’un immense cocon, matrice  translucide remplie d’eau. Levons un coin du voile : Octave Guimet joue tous les personnages d’ Une Yourte pour quoi faire : une manière d’explorer les tréfonds de la solitude et de conjurer notre tendance à la procrastination. La morale de cette farce mélancolique pourrait être : il faut cultiver ses tomates. Longtemps après, il reste dans la tête du spectateur une image, la silhouette gracieuse d’un renard des neiges qui se détache en ombre chinoise derrière un paravent puis se faufile doucement en coulisses, laissant des traces de pattes dans la poudreuse.