“L’art du rire” de Jos Houben

by Sophie Joubert

Jos Houben est un comique muet qui parle. Corps élastique, visage mutant, il imite la girafe, le camembert ou la Tour de Pise pour étayer son sujet : le rire. « L’art du rire » est un drôle d’objet théâtral, entre le one-man show et la conférence, avec une table et deux chaises pour tout décor. Pourquoi rit-on, de quoi rit-on ? Rions nous tous de la même chose selon qu’on est jeune, vieux, homme, femme, que l’on vit à Paris, à Moscou, Tel-Aviv ou Béthune? Le plus petit dénominateur commun est sûrement le corps dont chaque partie a une fonction comique. Grande tige d’un mètre quatre vingt-sept avec un léger accent belge, Jos Houben est un mélange de l’ex-Monty Python John Cleese et de Jacques Tati. Formé à l’école Jacques Lecoq spécialisée dans le théâtre gestuel, il enseigne  le mime, le burlesque et le clown dans le monde entier et a fondé à Londres le Théâtre Complicité avec Simon Mc Burney. Il  a travaillé avec le compositeur Georges Aperghis, a joué les Fragments de Beckett sous la direction de Peter Brook, et a connu le succès avec des séries comiques pour la télévision britannique. « L’art du rire » est né en 1998 et tourne dans le monde entier.

« Pourquoi est-ce que la tour de Pise nous attendrit, nous fait sourire, alors que la Tour Eiffel nous impressionne ? » demande Jos Houben « Parce que ce qui penche, ce qui hésite et boite nous touche et nous fait rire ». La verticalité est au centre de la réflexion de l’homme caoutchouc qui dit avoir longuement regardé son jeune fils. Dès que nous savons marcher, nous produisons des efforts démesurés pour rester à la verticale et conserver notre dignité. Ce qui fait rire, c’est la chute des corps, la personne qui trébuche, le coup de la peau de banane. A fortiori si la personne qui glisse est un puissant : la reine d’Angleterre trébuche, ça nous soulage. C’est peut-être par peur du ridicule qu’arrivé au sommet du pouvoir on ne bouge plus : prenez le pape, avant d’être immobile dans sa papamobile, il s’adonnait sûrement aux joies du ski ou du tennis. Le rire a une dimension anarchique, il peut jaillir n’importe quand, « il est amoral, il est partout où est l’humain » dit Jos Houben.

Pour son métier d’acteur, Jos Houben a beaucoup observé les géants du Music-hall, regardé les classiques du burlesque, les films de l’âge d’or de la comédie américaine : Billy Wilder, Howard Hawks. Et les enfants, dont il parle souvent. Quand on demande à un enfant pourquoi il rit devant un film de Laurel et Hardy il répond : parce que c’est drôle. L’art du rire nous ramène à cette évidence perdue. Le rire selon Houben est débarrassé de ses oripeaux sociaux, de l’ironie, du trop plein de références.  Oui, il est bon de rire d’une grimace, d’une chute de vélo, il est bon de revenir tout simplement au premier degré.

Mais “L’art du rire” est aussi une leçon de théâtre. Jos Houben a étudié les mécanismes du rire comme une science, ou comme une partition musicale. Il dévoile les coutures, montre les ficelles, et pourtant cela fonctionne. La moue méfiante du début fait place à la confiance, on se laisse entraîner et on finit par rire devant un type qui imite le Cheddar, ce fromage anglais dur et sans saveur. Jos Houben observe les corps comme le ferait un dessinateur : corps catastrophique de l’adolescence, marche du timide, posture du fanfaron, vision anthropomorphique du corps des animaux : que feraient une poule ou une vache devant une œuvre d’art contemporain ? Au fond, “L’art du rire” nous renvoie notre propre reflet. C’est un miroir de l’humain… surtout s’il trébuche.

“L’art du rire” de Jos Houben. Jusqu’au 15 juin au Théâtre du Rond-Point.  

http://www.theatredurondpoint.fr/saison/fiche_spectacle.cfm/127986-l-art-du-rire.html