Le pari faustien de Nicolas Stemann.

by Sophie Joubert

Il  présente dans leur intégralité les deux œuvres de Johann Wolfgang von Goethe.

 C’est la grande traversée, le spectacle impossible de cette première semaine du Festival d’Avignon. Avec Faust I+ II, de Goethe, le metteur en scène allemand Nicolas Stemann investit La Fabrica, la nouvelle salle voulue par Hortense Archambault et Vincent Baudrier au cœur des quartiers populaires de Champfleury et Monclar.

 Entrés à 15H30, les spectateurs vaillants ressortiront passé minuit, après trois entractes et une standing ovation. Neuf heures de grand spectacle en allemand surtitré, avec débauche de vidéo, chansons et marionnettes mais aussi de simples corps à corps avec le texte qui révèlent la stupéfiante aisance des acteurs. Maître de cérémonie ou « modérateur » adoptant une posture brechtienne, Nicolas Stemann informe le public qu’il présente l’intégralité de l’œuvre de Goethe. Un « défi sportif » pour ce jeune metteur en scène venu de la musique et dont la liberté est le maître mot. Pour Stemann, les deux Faust, écrits à vingt-quatre ans d’intervalle, procèdent d’un même mouvement. Le passage du microcosme au macrocosme, le chemin qui mène de la tragédie intime au vaste monde avec ses enjeux économiques, politiques, scientifiques et religieux.  D’où la nécessité de ne pas rompre le fil.

 Faust I, la pièce « bien faite » et connue du public, raconte l’histoire d’un savant qui vend son âme au diable cornu. Envoûté par un philtre magique, il séduit la jeune Marguerite qu’il condamne à la souffrance. Cette première partie est jouée d’une traite par Stemann et ses acteurs, confrontés à des pans de texte abrupts comme des falaises. Faite de longs monologues, la pièce trouve son apogée dans le pacte diabolique, figuré par un baiser impudique entre Faust et Méphistophélès, et la nuit de Walpurgis, vision cauchemardesque dans laquelle Stemann révèle son savoir faire. Scènes SM en vidéo et boules à facettes : le plateau envahi d’objets divers devient une boîte de nuit, les acteurs se mélangent aux techniciens qui font évoluer le décor à vue.

 Un temps séduisante, cette cascade d’effets va s’accentuer après le premier entracte. Faust II se passe à la cour de l’Empereur où Méphistophélès, déguisé en fou, fait marcher la planche à billets.  L’Empereur fait surgir la belle Hélène de la mythologie Grecque. Faust, séduit par sa beauté parfaite, est projeté dans un monde d’illusions. Sur fond de guerre, il meurt après s’être allié à Méphistophélès puis trouve la rédemption dans l’au-delà. Le paradoxe de Stemann réside dans son désir de rendre compréhensible une pièce réputée injouable tout en restituant son aspect composite. Publiée à titre posthume, elle fut maintes fois retravaillée par Goethe qui renonça quelques mois avant sa mort à en faire un vrai matériau dramaturgique. Le (relatif) désir de clarté du metteur en scène est sans cesse contredit par un brouhaha, un chaos orchestré. Potache diront certains après avoir vu surgir un Jean Vilar en latex. Inventif rétorqueront les admirateurs du jeune homme en chemise blanche et pantalon de smoking qui voudrait bien jouer les sales gosses. Quand il convoque Goethe sous les traits d’une femme mûre en robe bustier chamarrée, Stemann amuse tout en donnant quelques clefs pour aborder l’œuvre. Quand il saccage le plateau, organise des parades façon Club Méditerranée,  fait des allusions bling bling  à Nicolas Sarkozy ou à la dette grecque, c’est anecdotique et moins pertinent.  Le travail de Nicolas Stemann s’inscrit visiblement dans la lignée d’autres grands metteurs en scène allemands (on repère des choses déjà vues chez Castorf ou Ostermeier) et se moque volontiers du théâtre post-dramatique dont il fait édicter les règles par un Méphistophélès aviné : orchestre rock, vidéo et blocs de texte.

 Comme souvent dans les spectacles fleuve, Faust I + II fonctionne par vagues, alternant ennui et moments captivants. L’anarchie est voulue et assumée, fidèle en cela à l’hétérogénéité de l’œuvre. Malgré ses défauts, la mise en scène de Stemann fait entendre un très beau texte sur le destin de l’humanité servi par de grands acteurs, avec une mention spéciale au magnifique Josef Ostendorf dont la corpulence et la voix éclairent ce Faust inégal.

 

Faust I+II, de Johann Wolfgang von Goethe

Jusqu’au 14 juillet à La Fabrica, Festival d’Avignon.