“Partita 2”, l’enfance de l’art.

by Sophie Joubert

Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz transportent la Cour d’honneur avec une pièce dépouillée de la chorégraphe flamande.

Comment clôturer la 67e édition du Festival d’Avignon et les dix ans de direction d’Hortense Archambault et Vincent Baudrier ? Chorégraphes et interprètes, la flamande Anne Teresa De Keersmaeker et le français Boris Charmatz ont choisi l’épure. Il fallait toute leur rigueur, leur audace et leur générosité pour habiter la Cour d’honneur du Palais des papes. Et la musique de Bach, à laquelle le plateau nu laisse toute la place. Pièce radicale, à la fois réflexive et charnelle, modeste et ambitieuse, Partita 2 s’ouvre sur quinze minutes de violon seul, jouées dans le noir par Amandine Beyer. Un noir auquel met fin l’unique projecteur, ouvrant une porte de lumière. Au sol, des cercles enchâssés, dessinés par l’artiste belge Michel François, qui signe la scénographie. Tous deux chaussés de baskets, elle sobrement vêtue de noir, lui en veste de survêtement, Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz entrent en silence sur le plateau. Leur duo est né en 2011 au Festival d’Avignon, alors que Boris Charmatz en était l’artiste associé. Chacun présentait un spectacle dans la Cour d’honneur : « Enfant » pour lui, « Cesena » pour elle, une pièce dansée à l’aube, portée par le chant médiéval de l’ars subtilior. Ils ont eu envie de danser ensemble, « pour voir », puis ont improvisé sans musique, comme une sorte d’atelier.

Anne Teresa De Keersmaeker signe seule la chorégraphie de Partita 2. Les familiers de ses spectacles en reconnaîtront des éléments structurants : les spirales de bras, le travail sur la marche, la manière de combiner des cellules de mouvements. Elle fait avec Bach un retour à ses origines, à la musique qui a nourri les répétitions de son solo fondateur : Violin Phase, dansé sur une partition de Steve Reich. Les deux compositeurs sont selon elle reliés par un « aspect  à la fois répétitif et incarné, mathématique et sensible ». Avec Boris Charmatz, elle a plongé au cœur de la musique de Bach, en repérant ses fondations, en rendant saillants ses liens avec la danse folklorique. Allemande, courante, sarabande, gigue, chaconne : les cinq mouvements de la Partita n° 2 pour violon seul portent des noms de danses populaires.

Leur plaisir de danser, et de danser ensemble, est visible et communicatif. Comme deux enfants qui joueraient ensemble dans parler la même langue, ils se cherchent, s’accordent naturellement, se repoussent. Sauts, marche, imitation mutuelle, postures animales, portés, corps siamois : sous l’apparente simplicité affleurent une technique parfaite qui rend possible l’invention, une maîtrise absolue de leurs langages chorégraphiques respectifs, une attention à l’autre. Quand l’une danse, l’autre s’adosse sagement au mur et l’observe, comme pour lui dire son admiration. Un mot échappe : « voilà », un sifflotement. Leur souffle habite le silence. Quand la violoniste revient sur le plateau le duo devient un trio qui explore toutes les combinaisons possibles et se recompose à l’envi : un, deux, trois. Elle et elle, elle et lui, elles et lui. Partita 2 marche au côté de la musique de Bach, cette « montagne » dont parle Boris Charmatz. En la respectant sans pour autant se laisser intimider par elle.

Avec élégance et discrétion, Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz terminent une histoire de dix ans. Après avoir remercié les deux directeurs, les artistes et les techniciens du Festival d’Avignon, ils laissent un plateau vide. Comme une page blanche qui ne demande qu’à être noircie.

 Partita 2, de Anne Teresa De Kersmaeker, avec Anne Teresa de Keersmaeker et Boris Charmatz, musique de Johann Sebastian Bach. En tournée internationale et au théâtre de la Ville à Paris du 26 novembre au 1er décembre 2013 dans le cadre du Festival d’Automne.

http://www.rosas.be/fr/production/partita-2