Des loups au supermarché.

by Sophie Joubert

Avec « Manuel de survie à l’usage des incapables » (Au diable vauvert),  le romancier et nouvelliste belge Thomas Gunzig signe une fable d’anticipation glaçante sur la bestialité contemporaine et l’horreur économique.

Image« Pendant que tu te lamentes, les autres s’entraînent ». Imparable. Cette phrase, prononcée par Arnold Schwarzenegger dans le film « Pumping Iron » (1977) est placée en exergue du troisième roman de Thomas Gunzig. « Schwarzie », culturiste, acteur devenu gouverneur républicain de Californie, incarne à merveille une certaine idée de la réussite à l’américaine. En transposant cette idéologie dans une Europe devenue un vaste supermarché, Thomas Gunzig pointe le ridicule d’un modèle qui tourne à vide, un capitalisme gagne-petit et déliquescent servi par des créatures qui s’agitent comme des rats de laboratoire.

Soit une banlieue indéterminée, avec ses tours et son centre commercial en guise de centre ville. Jean-Jean, l’antihéros de « Manuel de survie à l’usage des incapables », est responsable de la sécurité dans une grande surface. Marié à Marianne, une working girl carnassière qui lui reproche son manque d’ambition, il est chargé par sa direction d’espionner les salariés pour faire licencier les maillons faibles. Un Terminator au petit pied. Le supermarché vu par Thomas Gunzig est une métaphore du monde avec ses codes, ses cadences infernales, sa rentabilité à tout prix et une surveillance généralisée façon Orwell.

À cette projection à peine exagérée de la réalité contemporaine dans un futur ultra technologique, Thomas Gunzig va opposer l’état de nature, la prédation et la force brute incarnées par une bande de jeunes loups entassés dans un appartement sale comme une tanière. Qu’on ne s’y trompe pas : le terme de jeune loup est ici à prendre au pied de la lettre : des créatures qui vivent en meute, ivres de violence et de jeux vidéos. La force du style de Thomas Gunzig, proche du fantastique, est de rendre tout cela presque normal. Ces loups, qui répondent au nom de Blanc, Gris, Brun et Noir, sont les fils d’une femme mais ont le corps recouvert de poils et les dents acérées.

Les deux mondes vont se rencontrer à l’occasion d’un événement tragique : la mort de Martine Laverdure, caissière au supermarché et mère des quatre jeunes loups. Dans le collimateur du patron à cause d’une romance interdite avec un colosse noir baptisé Jacques Chirac Oussomo, Martine est tuée accidentellement par Jean-Jean, qui devient dès lors la proie des orphelins assoiffés de vengeance. Chronique de la brutalité ordinaire au travail, « Manuel de survie à l’usage des incapables » se mue en une course poursuite, une traque féroce et un déferlement de violence. Connu comme nouvelliste, homme de radio et de théâtre, Thomas Gunzig possède un sens du rythme et des dialogues. Il conduit son récit à toute berzingue, avec une précision d’entomologiste et un humour féroce. Il sait en quelques phrases camper des personnages bizarres, gangrenés par l’époque et la société de consommation. Comme les parents de Marianne, aujourd’hui secs comme deux vieux ficus, dont l’idylle se noua autrefois au bord de la Vistule à l’occasion d’une performance sexuelle à grande échelle. Ou le père de Jean-Jean, enfermé dans un monde virtuel depuis la mort de sa femme.

Mais la plus grande originalité du roman de Thomas Gunzig est de donner à ses personnages des caractères animaux : visibles dans le cas des jeunes loups, ou imperceptibles chez les personnages féminins dotés par leurs parents de gènes de serpent ou de loutre. Une bête sauvage sommeille en chacun de nous semble nous dire Gunzig qui cite les travaux de Gregory Bateson. Père de la cybernétique, il s’est beaucoup intéressé aux relations entre hommes et animaux et est l’auteur du concept de schismogenèse qui rend compte de la dynamique de l’équilibre social. Les relations entre les êtres décrites par Thomas Gunzig ne se pensent pas terme de morale ou de sentiments mais d’écosystème. A mange B qui mange C, chacun a sa place dans la nature. Les « quatre loups constituent une famille, une meute, un système » dit à Jean-Jean Blanche de Castille Dubois,  la femme loutre, « responsable de la sécurité intérieure » et chargée d’éliminer les quatre prédateurs. Que l’un d’entre eux tombe amoureux et l’équilibre s’écroulera.

Avec « Manuel de survie à l’usage des incapables » Gunzig écrit l’air de rien une histoire de l’Homme, de la Préhistoire à l’invention du code barres. A la fois fantaisiste et ancré dans le contemporain, le roman  fait rendre gorge au réel et aspire le lecteur vers les tréfonds de l’humanité, dans ses recoins les plus archaïques, au fin fond d’une forêt où vivent la dernière femme et le dernier loup. Peut-être la fin d’un monde ou le début d’une ère nouvelle. Et si tout pouvait recommencer ?

“Manuel de survie à l’usage des incapables” de Thomas Gunzig (Au diable vauvert), 420p.