Marseille Terminus

by Sophie Joubert

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Deuxième roman de Sylvain Pattieu, « Le bonheur pauvre rengaine » (Le Rouergue, collection La Brune) s’inspire d’un fait divers survenu à Marseille dans l’entre deux guerre.

 « Tout est dit. Fort contre faible. Colon contre indigène. Riche contre miséreux. Homme contre femme. Malédiction sans cesse répétée et éprouvée. » Dès le prologue, Sylvain Pattieu affiche son ambition avec une assurance tranquille : écrire pour les invisibles, donner une voix aux oubliés de l’Histoire. « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche » écrivait Césaire.

Un an après Des impatientes (Le Rouergue, 2012), premier roman qui suivait la trajectoire de deux adolescentes noires de Seine-Saint-Denis, il publie Le bonheur pauvre rengaine, un deuxième texte très ancré dans le réel, placé sous les auspices de Jean Genet et de son poème Le condamné à mort, adressé à Maurice Pilorge, assassin guillotiné en 1939. Historien de formation, enseignant à l’Université de Saint-Denis, Sylvain Pattieu situe son roman autour d’une date clé : le 25 septembre 1920, jour de l’assassinat à Marseille d’une jeune prostituée, Yvonne Schmitt. Auteur d’une étude sur les souteneurs noirs dans cette même ville entre 1918 et 1921, il a trouvé là la matière documentaire de ce roman choral. C’est en épluchant les archives de police de la région d’Aix-en-Provence qu’il est tombé sur ce fait divers, appelé l’affaire de « L’Athlète et le Nez pointu » par les journalistes de l’époque. Mêlant fiction et réalité, il restitue les voix des protagonistes du crime et  offre une peinture âpre de la société de l’entre-deux-guerres à Paris et Marseille.

Le bonheur pauvre rengaine, titre inspiré d’une chanson actuelle d’Orso Jesenska (et non de chanteuses réalistes comme Fréhel ou Damia), est construit en trois parties. Le meurtre, l’enquête, et l’emprisonnement du meurtrier. Remontant plusieurs années avant le drame, Sylvain Pattieu fait avancer son récit en alternant les voix des principaux personnages et suit leur trajectoire, de la Grande Guerre aux années vingt. Yves Couliou, ouvrier anarcho-syndicaliste devenu malfrat et maquereau, Yvonne Schmitt, la victime, et Simone Marchand, demi-mondaine et amie d’Yvonne. Avec Yves Couliou, dont l’histoire est racontée à la première personne du singulier, on entre de plain pied dans les milieux interlopes et la violence du bagne, les centres disciplinaires d’Afrique du Nord regroupés sous le nom de Biribi. « Biribi ça n’existe pas » écrit Sylvain Pattieu, « on a inventé ce nom parce que c’est d’être nulle part, l’enfer sur terre. A Biribi, tu fais le bagne et l’armée en même temps ». Yves Couliou en sortira hargneux et déterminé à devenir un dangereux caïd : « dans la vie, faut être bourreau ou victime, c’est comme ça quand tu viens du peuple ». Egalement fille du peuple, Yvonne Schmitt fait partie de ces femmes devenues ouvrières pour pallier l’absence des hommes partis au front. Des femmes qui n’hésitent pas à faire grève pour revendiquer leurs droits mais seront remerciées à la fin de la guerre et devront se débrouiller pour survivre, notamment en se prostituant. Sylvain Pattieu décrit une époque à la fois brutale et insouciante, un tourbillon de danse et de plaisirs doublé d’un durcissement des relations hommes femmes. Le retour des hommes du front signe aussi celui des proxénètes, rendant impossible l’indépendance des prostituées. C’est le cas de Simone Marchand, troisième personnage fort du roman, que Sylvain Pattieu vouvoie comme pour marquer la distance qui la sépare des autres. Femme entretenue, elle aime l’amour vache et les mauvais garçons qui causeront sa perte.

C’est à Marseille que vont se nouer les relations entre les personnages. Marseille « Terre d’exil et d’espoir depuis les origines, on pourrait dire, depuis ces Grecs arrivés en navires, séduits par ses falaises éclatantes qui leur rappelaient le pays ». Sylvain Pattieu écrit en creux le roman d’une ville dont il explore les quartiers bourgeois et les zones interdites livrées aux prostituées et aux voyous, où les Corses,  les Antillais et les Africains se partagent le territoire et se livrent à des bagarres meurtrières.

Polar historique et social, mosaïque de portraits, Le bonheur pauvre rengaine ne perd en chemin aucun de ses ingrédients. L’intrigue policière n’est jamais prétexte à la peinture d’un milieu. Chacune des trois parties tourne autour du crime comme un médecin légiste autour d’un cadavre et apporte un éclairage nouveau, comme autant d’éclats de mémoire. Le lecteur est tenu en haleine par la reconstitution précise du meurtre, les fils démêlés page après page, la reproduction d’archives textuelles ou photographiques, l’alternance de procédés littéraires différents (témoignages, procès-verbaux, lettres). « Un simple fait divers, une pelote de trajectoires, de mauvaises rencontres, de tristes sorts » : Le bonheur pauvre rengaine est un livre rude et tenu, profondément humain mais jamais larmoyant, un tombeau pour une jeune femme devenue prostituée par accident, une enfant qui aurait tant aimé dévaler le chemin qui mène de Notre-Dame-de-la-Garde au Vieux-Port.

“Le bonheur pauvre rengaine” de Sylvain Pattieu, Editions du Rouergue (collection La Brune). 

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