Délits de solidarité.

by Sophie Joubert

« A l’aide ou le rapport W » (Inculte, collection Laureli) : une fiction d’anticipation glaçante d’Emmanuelle Heidsieck sur l’aide à la personne. Image

ADS. Aide don service. Derrière ce sigle se cache un service créé par décret en Conseil des ministres. Une direction chargée de délimiter le délit d’aide à la personne dans un monde où toute aide gratuite à son prochain constituerait un délit. Août 2015 : un professeur de droit à la retraite est arrêté au pied de son immeuble lors d’une scène digne du Procès de Kafka. Son forfait ? Avoir rendu de menus services à ses voisins, marchant ainsi sur les plates-bandes de sociétés d’aide à la personne devenues florissantes, et faussant la libre concurrence. Dans la lignée de ses livres précédents, Il risque de pleuvoir sur la mort de la Sécurité sociale et Vacances d’été sur une grève de gardiens de villas, Emmanuelle Heidsieck continue avec À l’aide ou le rapport W d’explorer les dégâts du néo-libéralisme. Journaliste spécialiste des questions sociales, elle tisse des fictions d’anticipation glaçantes qui décortiquent les dysfonctionnements de notre société.

Flash back : quelques semaines avant l’arrestation, dans les locaux du ministère de l’Intérieur. Deux fonctionnaires sont chargés de rédiger le fameux rapport W qui servira de base à la rédaction d’une loi définissant les le délit d’aide à la personne. A est administrateur civil, B fonctionnaire de Bercy, ce tandem antinomique doit collaborer tant bien que mal, « malgré des divergences de fond  qui se transforment au fil de la journée en dédain, ressentiment, cruauté, découragement ». En nommant les personnages par de simples initiales, Emmanuelle Heidsieck insiste sur la déshumanisation de ce milieu de fonctionnaires gris qui semblent plaquer des recettes et des grilles d’analyse sur n’importe quel sujet. Le dossier aide à la personne est cyniquement traité par le ministère de l’Intérieur en raison de son « expertise dans le domaine de la chasse aux sans-papiers ». A mesure que le rapport avance, se dessine le profil type du citoyen ordinaire, du nouveau délinquant « maniaque de l’ADS », autrement dit le voisin qui répare le muret de la copropriété ou la vieille dame qui héberge une amie dans sa maison de vacances sans lui faire payer de loyer.

Très vite, se met en place un climat de terreur dans la population, pour « freiner les belles âmes et décourager les vocations ». Ce dispositif de surveillance digne de 1984 s’accroît et on assiste à un renversement complet des valeurs qui régissent une société : « le comportement altruiste masque et indique des problèmes d’identité, des traumatismes dans l’enfance, le besoin malsain de se faire aimer » indique froidement le rapport, « il s’agit d’un processus égoïste et pervers : recherche de gratification, renvoi d’une image positive de soi-même ». Chaque relation humaine devient alors suspecte, jusqu’à l’amour parental et l’aide désintéressée au sein de la famille : « la mère aide ses enfants, c’est impossible autrement, mais le père ? (…) Il vaudrait mieux circonscrire son rôle ». Les grands-parents qui s’occupent de leurs petits-enfants risquent jusqu’à un an de prison. Autre délit répertorié, le simple conseil à un proche  se voit accusé de court-circuiter le travail des psys et autres coachs de vie, hypnotiseurs et thérapeutes de tout poil. Aucun recoin de la vie intime n’est laissé en paix, jusqu’au langage, véritable nerf de la guerre. Les rédacteurs du rapport W établissent méthodiquement un lexique de formules de politesse devenues délictueuses, « Je vous en prie. De rien. Ce n’est rien. You’re welcome », des mots quotidiens qui se vident peu à peu de leur sens. Précise et sonore, émaillée d’onomatopées, l’écriture d’Emmanuelle Heidsieck s’applique à démonter le noyautage du langage par l’administration pour mettre en lumière une mainmise quasi totalitaire sur les esprits.

Avec ce roman mordant, moins absurde qu’il n’y paraît, Emmanuelle Heidsieck dresse un état des relations humaines en temps de crise, uniquement basées sur l’utilitarisme. « Il va de soi que l’amitié, celle qui consiste à partager les joies et les peines, à traverser la vie en s’entraidant, a tendance à s’essouffler, si ce n’est à disparaître ». La gentillesse devient un signe d’inadaptation sociale ou de faiblesse et les sites (bien réels) pour louer des amis le temps d’une soirée, rencontrent un franc succès. Comme dans tout régime autoritaire, la riposte s’organise, ici sous formes d’actes gratuits, poignées de main ou sourires. Mais les rédacteurs du rapport n’ont de cesse que de tout quadriller, de tout anticiper comme la neutralisation des poches de résistance constituées par le tissu associatif et l’économie solidaire. Bonne connaisseuse des lois, Emmanuelle Heidsieck explique le grignotage progressif du secteur mutualiste par les assurances privées et la circulaire Fillon de 2010 qui assimile les associations à des entreprises commerciales. « Un point d’appui majeur pour entrer dans une nouvelle ère » se félicite l’un des deux fonctionnaires.

Car c’est bien notre présent ou notre futur immédiat que décrit Emmanuelle Heidsieck : la remise en question des notions de charité, de solidarité, de don et de partage. Avec quand même, comme dans « Vacances d’été », une porte de sortie, une fenêtre d’optimisme qui tranche avec la noirceur du constat. 

A l’aide ou le rapport W, d’Emmanuelle Heidsieck, Inculte (collection Laureli), 144 pages.