Lettre au mal-aimé

by Sophie Joubert

Image« Parabole du failli », l’adresse d’un homme à son ami suicidé, est un cri d’amour et de rage du romancier haïtien Lyonel Trouillot. Un beau texte sur l’échec, la littérature et le théâtre, traversé par la voix des poètes.

« Tu étais un semeur de mots » écrit le narrateur de « Parabole du failli » à son ami suicidé. Pedro, un jeune comédien haïtien, s’est défenestré lors d’une tournée à l’étranger. Son ami, journaliste obscur dans un quotidien de Port-au-Prince, est chargé de rédiger sa nécrologie et tente d’élucider son geste. Lyrique et rageur, le nouveau roman de Lyonel Trouillot est une longue adresse au disparu, un chant d’amour, d’amitié et de révolte. Malgré les ressemblances entre son personnage et un ami mort à Paris en 1997, le comédien haïtien Karl Marcel Casséus, l’auteur de Yanvalou pour Charlie et de La belle amour humaine fait œuvre de fiction. Dans le roman, Pedro est un comédien aux mille visages, un fou magnifique qui offrait des poèmes et chansons aux passants lors de ses déambulations alcoolisées. Il incarne aussi la figure du Poète par laquelle le romancier revient aux sources de son écriture et rend hommage à ceux qui l’ont nourrie. De Villon à Baudelaire, d’Eluard à Ferré dont l’anarchie écorchée traverse les pages du livre.

Parabole du failli est le titre d’un ensemble de textes poétiques fragmentaires que Pedro écrivait en secret, trouvés sous son matelas après sa mort. Fils de bourgeois fâché avec sa famille,  Ti Pedro rencontre ses compagnons de bohême alors qu’il est assis sur les marches d’une église. Avec le journaliste qui rêve d’écrire son roman, « un grand œuvre, comme un acte d’amour » et l’Estropié, un prof boiteux fils d’ouvrier, il forme un trio de « chiens perdus ». Des paumés qui tanguent dans les rues de Port au Prince avant de remonter dans leur bateau, un deux-pièces perché sur une colline. L’ivresse, les discussions politiques et philosophiques sans fin, les disputes, le désespoir : « une forme supérieure de la critique » chantait Ferré dans La Solitude. « Le désespoir, le grand dispositif de ta dernière révolte, qu’est ce que la révolte ? » rétorque le narrateur à celui qui a déserté. Partir ou rester, vivre ou renoncer ? Aimer les morts ou faire attention aux vivants ? Lyonel Trouillot, qui habite toujours dans sa ville natale de Port-au-Prince, a choisi de rester en Haïti, ce pays qu’il aime autant qu’il le malmène : « on a beau parler de démocratie et liberté d’expression, ici comme ailleurs les fous finissent en prison ». Écrivain engagé, journaliste, poète et parolier, il semble se livrer dans ce roman davantage que dans les précédents, même s’il faut se garder d’en faire une lecture strictement biographique.

« La mort c’est pas une chose contre laquelle tu peux entrer dans la résistance, comme lorsque tu habites un pays occupé » écrit Lyonel Trouillot. La défenestration revient avec la régularité d’un cauchemar, obsédante comme un reproche. Parabole du failli est un beau texte sur l’impuissance, l’échec de celui qui n’a pas su empêcher son ami de se tuer, l’échec des mots à coller au réel, à transcrire le rythme de la vie. L’écriture « comme un chant d’amour » répète le narrateur. Celle de Lyonel Trouillot brasse l’intime et les sons du dehors, la pudeur des sentiments et le grand brouhaha d’une ville en mouvement, avec ses bruits, ses cris, l’odeur de pourriture qui se mêle au parfum des fleurs, ses personnages romanesques comme Madame Armand, l’usurière ogresse, ou Méchant, le père brutal de l’Estropié. La langue déborde, généreuse, triviale et flamboyante, parsemée d’éclats de créole haïtien.  Quand paraît la notice nécrologique commandée par le rédacteur en chef, elle est plate et informative. Une vie ne peut se résumer à quelques faits. Celle de Pedro prend corps en secret, grâce à la voix intérieure et intranquille de son ami, comme des mots qu’on garde pour soi parce qu’aucun journal n’osera jamais les publier. Pedro était obsédé par l’idée d’une « âme suspendue à la queue des chiens », il repose au paradis des poètes et des hommes libres. 

“Parabole du failli” de Lyonel Trouillot, Actes Sud.