Un sentiment océanique

by Sophie Joubert

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Avec Nue (Minuit), Jean-Philippe Toussaint clôt un cycle de quatre romans consacré à Marie Madeleine Marguerite de Montalte. Un grand livre d’amour, insaisissable et mélancolique comme sa mystérieuse héroïne.

 Une disposition océanique. Comment caractériser Marie, l’héroïne récurrente de Jean-Philippe Toussaint, autrement que par une invention ? Femme « sans visage et sans apparence », dotée de cette « capacité singulière, cette faculté miraculeuse, de parvenir, dans l’instant, à ne faire qu’un avec le monde », Marie hante les jours et les nuits du narrateur. Avec Faire l’amour, Fuir et La Vérité sur Marie, Nue forme un ensemble romanesque cohérent, variations infinies sur un amour qui n’arrive pas à mourir. Jeu de cache-cache entre Tokyo, la Chine, Paris et l’île d’Elbe, les quatre livres qu’on peut lire séparément, s’articulent en quatre saisons comme celles des défilés de mode de Marie, créatrice de haute couture.

Sommet de grâce et de légèreté, la scène d’ouverture concentre tout l’art de Jean-Philippe Toussaint. Pour son prochain défilé, Marie a conçu une robe en miel, parfaite car sans coutures, posée sur le corps nu d’un mannequin suivi par un essaim d’abeilles. Une idée aussi folle et impossible que la robe couleur du temps, demandée par Peau d’âne à son père sur les conseils de la Fée des Lilas. La beauté éthérée de ce projet presque mené à terme n’aura d’égale que la violence de la chute, le corps du mannequin livré en pâture aux abeilles, une « curée » peut-être signée par l’ artiste, comme une scène de martyre de la Renaissance revue par un vidéaste contemporain. Car l’écriture de Toussaint contient tout cela, l’histoire de l’art et de la littérature alliée à l’ultra contemporain, l’éternel recommencement du sentiment amoureux ancré dans la modernité architecturale, un goût pour les paysages urbains, les néons et les matériaux froids, la nuit glacée sur Tokyo ou les pistes d’atterrissage « enténébrées » de Roissy au petit matin.

Dès le début, Nue sonne comme un manifeste de l’art selon Toussaint, la quête d’une écriture aérienne comme une mousseline, d’une perfection sans fils apparents, sans trace de labeur. « Un livre doit apparaître comme une évidence au lecteur» écrit Jean-Philippe Toussaint dans L’urgence et le patience (Minuit) « et non comme quelque chose de prémédité ou de construit ». Comment produire des images par les mots, après la peinture, après le cinéma ? Celles de Toussaint, par ailleurs artiste et réalisateur, sont à la fois précises et fantomatiques, empreintes de couleurs et de lumières. Aux indication purement physiques sur la forme d’un visage ou la teinte d’une chevelure, l’auteur préfère une humeur, une carnation, un léger voile de fatigue : les personnages, souvent enveloppés dans de longs manteaux, sont des silhouettes tout droit sorties d’un rêve cotonneux.

Nue n’est pourtant pas un roman d’atmosphère. Toussaint tourne autour de son motif, en explore tous les recoins, avance et recule dans le temps, comme dans un film qui dévoilerait les hors champ à la fin. Après un début fulgurant et paroxystique, le livre progresse par vagues musicales, tout en ruptures de rythme, alternant longues phrases sinueuses et accélérations soudaines. Le narrateur arrimé à la fenêtre de son appartement parisien attend un appel de Marie, se remémorant Tokyo et les vacances à l’île d’Elbe comme une trouée dans un ciel plombé. L’avancée va se produire dans un café de la place Saint-Sulpice avec l’annonce d’une mort qui va faire progresser le récit et précipiter les protagonistes dans l’un des lieux emblématique de leur amour : l’île d’Elbe, théâtre d’un grand incendie l’été précédent, où Marie doit revenir pour enterrer le gardien de la maison de son père. Ils embarquent pour un voyage d’hiver dans un paysage engourdi et crépusculaire, chargé jusqu’à la nausée des fumerolles émanant d’une chocolaterie détruite par le feu. C’est dans ce décor de fête des morts, dans les allées d’un cimetière et la chambre d’un hôtel vide, que la vie va se rallumer et tirer l’amour de sa léthargie. « Mais tout véritable amour » se demande le narrateur, « et, plus largement, tout projet, toute entreprise, fût-ce l’éclosion d’une fleur, la maturation d’un arbre ou l’accomplissement d’une œuvre, n’ayant qu’un seul objet et pour unique dessein de persévérer dans son être, n’est-il pas toujours, nécessairement, un ressassement ? ». Est-il possible alors d’en finir complètement avec Marie ?

Nue, de Jean-Philippe Toussaint, Les Editions de Minuit, 176 pages.