Le lapin d’Alice et les prédicateurs.

by Sophie Joubert

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Six ans après Un livre blanc, déambulation dans les zones blanches des cartes de géographie, Philippe Vasset poursuit son exploration des marges urbaines avec La conjuration, un roman paranoïaque sur les nouvelles religions qui infiltrent le tissu urbain.

 Tel un empereur exilé, le narrateur de La Conjuration revient sur son terrain de jeux après une longue absence. A bord d’une petite vedette, cet arpenteur de Paris et de sa banlieue, collectionneur de lieux « avec une préférence marquée pour l’inutile, le caché, le transitoire », tente de reprendre langue avec la capitale lors d’un travelling le long du canal Saint-Denis. Celui qui a sillonné la ville pendant dix ans, exploré ses double fonds et ses terriers comme le « lapin d’Alice » se trouve fort dépourvu face à un site autrefois désaffecté, devenu un centre commercial dernier cri. Désormais, ce nouveau Paris quadrillé dans ses moindres recoins par les réseaux cellulaires ne laisse plus aucune place au mystère, à l’imaginaire et à la fiction. Comment retrouver le lien avec l’espace urbain, se réapproprier les rues, les bâtiments, les jardins ? En créant une nouvelle religion, une secte, une société secrète comme toutes celles qui fleurissent et occupent la moindre parcelle d’espace disponible.

C’est par le truchement d’André, ancien auteur de thrillers politico-financiers dont il fut le nègre, que le narrateur sans nom va entrer dans le monde des communautés religieuses. André voit dans la création d’une nouvelle religion l’occasion de gagner beaucoup d’argent, à condition d’éliminer les gourous « souvent incontrôlables ». Et de citer George Orwell « Créer sa propre religion doit être une affaire très profitable ». L’un agit par pure vénalité, l’autre pour assouvir ses fantasmes d’écrivain. Le businessman véreux et son nouvel homme de main font alliance pour fabriquer du récit, élaborer des scénarios susceptibles d’être vendus aux fidèles : « du rituel et des cérémonies spectaculaires », sortes de transes spirituelles remplaçant des rave parties tombées en désuétude. Descente en rappel dans le jardin interdit de la Bibliothèque Nationale de France, cérémonies religieuses dans le tunnel de Belleville, méditation devant des murs peints par des graffeurs après une intrusion dans un lieu inaccessible. Comme toujours chez Philippe Vasset, La conjuration repose sur une solide base documentaire et ouvre les portes d’un univers d’autant plus captivant qu’il est bien réel. A mesure que le narrateur avance dans son « audit du marché sectaire », on découvre l’existence de l’Eglise philosophique luciférienne, des Amis de la Science du non-être ou d’une communauté spirituelle fondée par Pierre Bellanger, le créateur de la radio Skyrock. Parmi les expériences méconnues menées par des artistes et intellectuels, on découvre l’existence de l’Acéphale, une société secrète fondée par Georges Bataille en 1936, dont les adeptes refusaient l’ennui. C’est d’ailleurs à Bataille, auteur de La conjuration sacrée, que Philippe Vasset a vraisemblablement emprunté son titre.

Admirateur inconditionnel de Perec, nourri des aventures de Fantômas, Rocambole et Arsène Lupin, Philippe Vasset se place du côté des écrivains de la ville, ceux qui en font l’inventaire et ceux qui la dévoilent « manipulant monuments et immeubles  comme de vulgaires boîtes ». Soudain émancipé, le narrateur quitte son minable mentor pour créer son œuvre à l’échelle de la cité. La dernière partie de La conjuration est un dispositif littéraire en quatorze règles inspirées de celles de Saint-Benoît et édictées à l’usage des nouveaux conjurés que le narrateur entraîne dans son sillage. Silencieux, transparents, capables de déjouer les systèmes de sécurité les plus sophistiqués, ces hommes et femmes en rupture de ban, exclus volontaires du monde visible forment un peuple souterrain qui écoute la pulsation de la ville et épie les citadins jusqu’aux recoins les plus intimes de leur vie. Ce collectif d’un genre nouveau aspire à l’effacement, à la dissolution dans le tissu urbain pour faire corps avec un Paris rendu à ses mystères. « Couper la ville comme un fruit pour goûter sa pulpe. Ne reculer devant rien. User la trame de Paris jusqu’à la corde, effacer les tracés et délaver les couleurs ». 

La conjuration, de Philippe Vasset, Fayard, 207 pages.