Sobel, Hannibal et l’Histoire.

by Sophie Joubert

ImageParti de Gennevilliers en 2006, Bernard Sobel revient dans le théâtre qu’il a dirigé pendant quarante-trois ans avec Hannibal, une pièce de  Christian Dietrich Grabbe (1801-1836). Un regard lucide et pertinent sur le monde d’aujourd’hui. 

 « Carthage doit être détruite ». Cette phrase attribuée à Caton l’ancien est emblématique de la rivalité qui opposa Rome et Carthage entre le IIe et le Ier siècle avant JC. Une rivalité à l’échelle du monde de l’époque, qui eut pour théâtre l’Italie, l’Espagne, l’Asie Mineure et Carthage elle-même, cité punique aujourd’hui située en Tunisie. Figure majeure de ce conflit, Hannibal Barca est entré dans l’histoire pour avoir traversé les Pyrénées et les Alpes avec des éléphants, prenant ainsi par surprise des Romains qui s’attendaient à une arrivée par la mer. Stratège hors pair d’abord victorieux à Cannes, il réussit à maintenir une armée en Italie pendant une dizaine d’années avant de repartir à Carthage où il est défait puis condamné à l’exil. Il trouvera refuge en Syrie, auprès d’Antiochus, puis en Bythinie où il se suicidera par empoisonnement après avoir été trahi par son hôte, le roi Prusias.

En s’emparant de la figure d’Hannibal, le dramaturge allemand Christian Dietrich Grabbe regardait l’Europe du début du XIXe siècle rendue à ses chaines anciennes après Waterloo : « une époque de gueule de bois historique » dit Bernard Sobel. Il revient à Grabbe après

Napoléon ou les cent jours, monté en 1996. Grabbe, poète maudit mort à 35 ans en Allemagne en 1836, fils de gardien de prison, fou génial et alcoolique contemporain de Büchner, contribua à renouveler le théâtre allemand du XIXe siècle. L’ultime pièce de Grabbe, écrite en 1834, suit l’avancée inexorable d’Hannibal vers le suicide, un dénouement connu qui ne l’empêche pas de se battre sans céder au fatalisme. « Nous ne tomberons pas hors du monde puisque nous sommes dedans » dit le général carthaginois. Selon Bernard Sobel, Hannibal n’est pas une pièce historique, plutôt « un outil qui permet de « voir » de grands événements de l’Histoire ». En montant la pièce en costumes contemporains, avec quelques clins d’oeil historiques, le metteur en scène regarde le monde d’aujourd’hui, la peur d’un futur incertain, l’aveuglement religieux, sans pour autant faire des ponts artificiels avec l’actualité. Il laisse parler l’auteur et fait parfaitement entendre sa langue magnifique.

A l’aide de cartes de géographie, de la louve romaine, ou d’une voile matérialisant un bateau, Bernard Sobel passe avec fluidité d’un foyer à l’autre de ce conflit mondialisé. Général de retour sur ses terres, il lève une armée de quinze acteurs qui endossent plusieurs rôles. Mention spéciale au toujours parfait Pierre Alain Chapuis, qui joue notamment Prusias le traître. Coiffé d’un tricorne, il campe un monarque veule et égocentrique toujours accompagné d’un portraitiste chargé de relater ses exploits. En tacticien solide et lucide, ancré dans le présent, Jacques Bonaffé est aussi impeccable qu’inattendu. Acteur habitué aux débordements du corps et de la langue, il joue un Hannibal sobre et juste, capable d’habiter seul un plateau nu en mimant le pas d’un cheval.

La pièce de Grabbe est complexe. Bernard Sobel et sa dramaturge Michèle Raoul-Davis parviennent à la rendre cohérente et lisible, à faire entendre la fureur des batailles, la douleur intime, l’âpreté des tractations politiques, sans négliger les aspects grotesques, parfois comiques de l’œuvre. Hannibal n’est pas une tragédie, même si l’issue est connue, comme chez les Grecs. Certaines scènes évoquent plutôt Shakespeare, dont Grabbe était familier, comme celle des comédiens ambulants qui rappelle le Songe d’une nuit d’été. Précurseur, inventeur de formes nouvelles, Grabbe le méconnu a notamment séduit Alfred Jarry, traducteur de Plaisanterie, satire, ironie et signification plus profonde. Lorsqu’il avait monté Ubu Roi, du même Jarry, Bernard Sobel avait juché le tyran dérisoire sur une main géante, longtemps exposée aux regards des spectateurs de Gennevilliers. Dans Hannibal, une paume dressée tel un arbre est dévorée par les flammes lors du terrifiant sacrifice à Moloch.

 Hannibal, de Christian Dietrich Grabbe, au Théâtre2Gennvilliers jusqu’au 4 octobre.