Aznavour et le rire de Louise Bourgeois

by Sophie Joubert

Image

Avec Enjambe Charles, Sophie Perez et Xavier Boussiron résolvent l’équation impossible : Charles Aznavour + la poterie = Louise Bourgeois.

 Certains spectacles vieillissent bien. En proposant à la compagnie du Zerep de reprendre Enjambe Charles, une création de 2007, le Théâtre du Rond-Point permet de revoir une pièce centrale du répertoire de Sophie Perez et Xavier Boussiron. Soit une caverne, matrice hérissée du sol au plafond de monticules dorés, une déclinaison de l’œuvre de Louise Bourgeois La destruction du père. Un terrain de jeux idéal pour des artistes du dimanche, petits vieux grimaçants rivalisant de blagues joyeusement salaces, s’essayant à la poterie, la peinture ou l’orgue électrique. Pendant trente ans, Louise Bourgeois a tenu salon tous les dimanches dans son appartement de Chelsea, recevant des artistes venus visiter l’oracle. Quelle est la frontière entre l’art véritable, l’art « indomptable », et l’art de loisir ? interroge le duo qui a rendu visite à la sculptrice new-yorkaise armé de poteries et d’une poupée ventriloque à l’effigie de Charles Aznavour. « Le rire de Louise Bourgeois plane à jamais sur Enjambe Charles » disent Sophie Perez et Xavier Boussiron.

Comme toujours dans les spectacles du Zerep, le plateau est encombré d’un fatras invraisemblable, ici chaperonné par une énorme grenouille en tissu qui trône comme une dépouille. Le dispositif scénique est toujours le point de départ d’une  pièce, un matériau dont s’emparent des acteurs habitués, capables d’embrasser la folie des metteurs en scène et concepteurs. Inventifs et jusqu’au-boutistes, souvent affublés de perruques et de masques, Stéphane Roger, Sophie Lenoir et Françoise Klein épuisent toutes les possibilités des objets. Comme le tour de potier manipulé par Stéphane Roger qui fabrique vases et cendriers à la chaine avant de rejouer, avec Sophie Lenoir, une version triviale et transpirante du film Ghost, sommet d’érotisme cul-cul avec Demi Moore et Patrick Swayze. Vigie triste et muette, la marionnette de Charles Aznavour s’ennuie à l’avant du plateau, tandis que Stéphane Roger, encore lui, tel un crooner enroué, se lance dans un pot-pourri de ses chansons, marmonné en yaourt franco-arménien.

Nostalgie, métaphysique, grotesque et poésie cohabitent dans cette pièce manifeste qui se place du côté de l’idiotie telle que l’entend Jean-Yves Jouannais, critique d’art et écrivain, co-auteur du texte d’ Enjambe Charles.  L’idiotie, non  comme manque d’intelligence, mais comme singularité et volonté de rupture.  Interprétée par Sophie Perez et Boussiron, cette « stratégie du nouveau » produit des séances de pose hilarantes, réflexions live sur le rapport entre l’artiste et son modèle. Comment manger une banane sans avoir l’air de la manger avec un hot-dog en plastique sur la tête ? Comment faire bon usage de la moutarde de Dijon dans un tableau abstrait ?

Entre rire potache, règlements de comptes sur le microcosme théâtral et propos radicaux sur l’art, le spectateur fait son propre montage, fabrique son collage dadaïste avec des morceaux épars. « Ce ne sont pas les idées mais les personnes que l’on réalise » disent Sophie Perez et Xavier Boussiron.  Ils creusent leur singularité en convoquant les fantômes de Louis de Funès, Picabia, Jacques Rozier, Pasolini ou Witold Gombrowicz à qui ils ont consacré en 2008 le Gombrowiczshow. Malgré la discorde apparente, Enjambe Charles est une pièce étrangement cohérente, fidèle au détail près à ce qu’elle était à la création, jusqu’au faux ventre arboré par l’actrice Sophie Lenoir, alors réellement enceinte. C’est aussi une bombe qui laisse le plateau comme un champ de ruines et le spectateur hagard, épuisé d’avoir ri, avec une légère sensation de gueule de bois. Et Aznavour chante Après l’amour

Enjambe Charles, de Sophie Perez et Xavier Boussiron, au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 29 septembre.