A la Colline, Lupa fait résonner les voix intérieures de Thomas Bernhard

by Sophie Joubert

Le metteur en scène polonais Krystian Lupa adapte en français « Perturbation », le roman de Thomas Bernhard. Une longue route de près de cinq heures avec ralentissements et embardées : un défi dramaturgique magnifiquement servi par de grands acteurs.

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« L’art de parler avec soi-même est un art infiniment supérieur à l’art du dialogue » dit le Prince (Thierry Bosc, très juste). Imprécateur fou et lucide, il vit reclus dans un château, en proie à une grande « perturbation » mentale. Adepte du soliloque dans la grande tradition des personnages de Thomas Bernhard, il n’apparaît que dans la deuxième partie du roman et du spectacle, lui donnant une couleur onirique et inquiétante. Perturbation, paru en Autriche en 1967 et traduit en France en 1989, l’année de la mort de l’auteur, raconte le voyage initiatique d’un jeune homme qui accompagne son père médecin de campagne dans ses visites et rencontre des êtres souffrant de maux physiques et psychiques. À la découverte des douleurs et des secrets cachés dans les maisons, s’ajoute la difficile relation du fils et du père, l’impossibilité de se parler, de se comprendre, de faire coïncider les mots prononcés et le flux de conscience. Roman de jeunesse, Perturbation contient l’œuvre à venir de Bernhard, à la fois romanesque et théâtrale, et semble faire dialoguer les deux. « Le salut est toujours possible grâce à la pièce de théâtre » dit le Prince qui lutte contre les bruits qui se déchainent dans son cerveau par un monologue intarissable. Après Extinction et La plâtrière, le metteur en scène polonais Krystian Lupa retrouve l’écriture de Thomas Bernhard qui devient pour lui au fil des spectacles  « une façon de penser personnelle ».

Comment rendre intelligible un roman qui ne cesse de multiplier les pistes, d’enchâsser les récits, de superposer les voix jusqu’à la nausée ? Lupa s’en sort haut à la main, en utilisant le son et la vidéo comme dans cette scène magistrale où quatre personnages (le Prince et son fils, le narrateur et son père) sont dans l’immense salon du château décrépi. Sur le mur du fond sont projetées les images d’une forêt profonde. Chacun est dans son monde. On fredonne, on marmonne : personne ne se parle directement, mais les voix intérieures des protagonistes résonnent de part et d’autre du plateau.  L’adaptation, cosignée par Lupa et l’équipe artistique, n’hésite pas à épaissir des personnages secondaires pour donner davantage de chair à mastiquer aux acteurs. Le metteur en scène leur a demandé d’improviser et de construire des monologues intérieurs pour trouver leur propre chemin dans le texte, « pour accéder à leur moi véritable ». Comme dans ce long temps au cœur de la deuxième partie où le Prince, tel Barbe bleue, disparaît de la scène tandis que ses sœurs (Valérie Dréville et Anne Sée) et ses filles (Mélodie Richard et Lola Riccaboni), enfermées dans leurs chambres comme des poupées dans leurs boîtes, soliloquent pendant une bonne demi-heure livrant le vide de leurs existences.

D’abord au centre du récit,  embarqué avec son père dans un voyage en voiture intime et oppressant projeté sur grand écran, le narrateur (Mathieu Sampeur) occupe ensuite la place du spectateur ou du rêveur. Souvent au bord du plateau, muet, il devient le témoin du chaos et de la folie des hommes. Vu par Lupa, Perturbation est aussi un spectacle sur le songe et l’utopie théâtrale, avec ce que cela peut parfois comporter d’expérimental.  Comme souvent dans ses spectacles fleuve (Factory 2, sur l’entourage de Warhol, et Salle d’attente, avec de jeunes acteurs français), Lupa n’évite pas quelques moments d’ennui. Ils font partie du cheminement souterrain du spectateur, invité à descendre avec les personnages jusqu’au tréfonds de son moi. Il serait bien dommage de ne pas aller au bout de cette passionnante tempête intérieure.

Perturbation, de Thomas Bernhard, mise en scène Krystian Lupa, à la Colline dans le cadre du Festival d’Automne à Paris jusqu’au 25 octobre, puis en tournée.