Un monde sans femmes, scruté au microscope par Joël Pommerat.

by Sophie Joubert

Aux Bouffes du Nord, l’auteur et metteur en scène signe une fable cruelle sur le monde très masculin des vendeurs à domicile. La Grande et Fabuleuse Histoire du commerce : un regard sur notre société gangrenée par l’argent et les valeurs du commerce.

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La Grande et Fabuleuse Histoire du commerce-Joël Pommerat. Photo ©Elizabeth Carecchio

 Cinq hommes dans une chambre d’hôtel anonyme. Cinq types en costume cravate au physique vaguement inquiétant. Ils pourraient être des gangsters, des mafieux sans envergure chargés de racketter les habitants d’une ville de province. Ce sont de simples VRP, des vendeurs à domicile qui font du porte à porte et tentent de pénétrer chez les gens pour vendre leur fameux « produit ». Produit mystérieux dont on ne connaîtra la nature sordide qu’à la moitié du spectacle. Preuve qu’on peut tout vendre, à condition de tenir au client le discours approprié. Pourvu qu’on ait l’ivresse…C’est la leçon que tentent d’inculquer les quatre plus âgés au maillon faible de l’équipe, la jeune recrue qui rate des ventes à cause de sa naïveté et de ses scrupules.

Comme toujours chez Joël Pommerat, le dispositif est extrêmement soigné : pénombre inquiétante, sonorisation très fine qui permet de traquer chaque bruit de pas et d’éviter aux acteurs de forcer leur voix, ballet rapide et presque magique des changements de décor. À un mobilier typique des années soixante et à une télévision distillant les échos des « événements » de Mai 68, succèdent des chambres d’aujourd’hui, tout aussi impersonnelles, et des sonneries de téléphone portable. Scindé en deux parties par une belle et inquiétante déambulation en vidéo dans des couloirs d’immeubles déserts, le spectacle passe subrepticement des années soixante aux années deux mille. Deux périodes éloignées de trente ans qui permettent à Joël Pommerat d’observer l’évolution des mœurs dans un même milieu professionnel et la réalité d’un monde de plus en plus déshumanisé.

La Grande et Fabuleuse Histoire du commerce est née d’une commande faite en 2011 à Joël Pommerat par Thierry Roisin, directeur du CDN de Béthune : fabriquer en peu de temps un spectacle modeste, inscrit dans la région. L’auteur et metteur en scène, habitué à des formes ambitieuses, a pour l’occasion un peu modifié sa méthode de travail et s’est inspiré de la démarche de Cet enfant (2002), un spectacle qui s’appuyait sur des témoignages de femmes en situation précaire, recueillis en Normandie. Avec ses comédiens (Ludovic Molière, Hervé Blanc, Jean-Claude Perrin, Patrick Bebi, Eric Forterre, tous impressionnants) et ses collaborateurs, Joël Pommerat a suivi des stages sur la vente à  domicile, visionné Salesman, le documentaire des frères Maysles sur un vendeur de bibles itinérant aux Etats-Unis, fait des improvisations, lu des travaux de sociologie. Le spectacle s’intéresse d’ailleurs davantage aux méthodes de formation, aux séances de coaching, qu’à la réalité du terrain et aux relations avec les clients, qu’on ne voit jamais. Ce qui donne lieu par exemple à un hilarant jeu de rôle entre les vendeurs : pour forcer la porte d’une dame acariâtre, il suffit simplement séduire son chien. CQFD.

 A mi-chemin entre fiction et document, La grande et fabuleuse histoire du commerce est une réflexion politique et sociale assez frontale. C’est assez rare chez Joël Pommerat, habitué à des textes moins directs, tout en subtilité et circonvolutions, davantage reliées à l’imaginaire. La construction en deux parties et le souci de reconstitution accentuent la démonstration et l’effet de loupe. Scrutés comme des souris de laboratoire, les personnages sont à la fois acteurs et victime d’un système parfaitement réglé qui les enserre comme une toile d’araignée. Dans la partie consacrée aux années soixante, c’est la solidarité qui l’emporte, malgré la dureté du métier et le cynisme déjà présent. Dans les années deux mille, sous un vernis policé et l’apparente douceur d’un discours humaniste, l’individualisme forcené semble être le seul choix possible pour sauver sa peau. Quelle est la place des femmes dans ce monde d’hommes à la fois carnassier et désincarné ? Elles sont étrangement absentes, réduites à des voix au téléphone, des oiseaux de mauvais augure qui quittent leurs maris et précipitent leur chute.

La Grande et Fabuleuse Histoire du commerce, de Joël Pommerat, au théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 16 novembre 2013.