Vers Wanda: histoire d’une émancipation.

by Sophie Joubert

A la Colline, Marie Rémond, Clément Bresson et Sébastien Pouderoux s’emparent de Wanda, le film culte de Barbara Loden. Entre biographie et recréation, un bel hommage au cinéma avec les moyens du théâtre.

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 Wanda chancelle, s’excuse, hésite. Wanda trébuche sur un tas de charbon qui salit sa robe blanche. Wanda fume et porte des bigoudis. Femme au bord de la rupture, elle se laisse divorcer, renonce à la garde de ses enfants et part sur la route avec Monsieur Denis, un petit gangster qui la malmène et l’embarque dans un braquage.

Wanda est l’héroïne d’une œuvre culte parce qu’unique, réalisée et jouée par Barbara Loden, actrice et épouse du cinéaste Elia Kazan. Inspiré d’un fait divers, réalisé sans moyens, le film sort en 1970 et fait rager les féministes, interloquées par cette femme qui semble ne pas se battre. Mais Wanda est bel et bien l’histoire d’une émancipation : celle de Barbara Loden qui porte son projet de bout en bout,  dans l’ombre de son mari, en marge du système hollywoodien.

C’est l’angle qu’a choisi Marie Rémond pour se rappeler de  Barbara et tourner autour de Wanda. Vers Wanda est une création collective née d’un compagnonnage avec les deux acteurs Clément Bresson et Sébastien Pouderoux. Comme dans André, précédent spectacle du trio sur le joueur de tennis André Agassi, ils s’emparent d’une histoire vraie et rassemblent un matériau dramaturgique composite fait de d’interviews, d’archives, d’éléments biographiques. Pour aller Vers Wanda, ils ont décortiqué les scènes du film, improvisé, imaginé le quotidien de Barbara Loden et Elia Kazan. Ils ont aussi lu des entretiens avec Isabelle Huppert, qui s’est battue pour faire ressortir le film en France en 2003, et le très beau livre de Nathalie Léger, Supplément à la vie de Barbara Loden, paru chez P.O.L en 2012.

Silhouette gracile et chemisier à fleurs, Marie Rémond passe subtilement de la réalisatrice à son personnage, portant aussi dans un accès de rage les mots d’Isabelle Huppert après avoir défoncé une porte à la hache. Fine moustache et chaussures fatiguées, Clément Bresson joue avec l’aisance d’un comique burlesque le gangster et l’assistant souffre-douleur de Kazan et, affublé d’une perruque blonde, campe un Kirk Douglas benêt et inculte. Aussi sobre que son costume à rayures tennis, Sébastien Pouderoux est impeccable en Kazan lâche et infatué, paternaliste et méprisant quand sa femme se pique de vouloir réaliser son propre film. Au moment où Barbara Loden prépare Wanda, le réalisateur d’Un tramway nommé désir et de La fièvre dans le sang est sur le déclin.  Poussé par les studios, il modifie le casting de L’Arrangement et préfère Faye Dunaway à Barbara Loden pour jouer le rôle principal, pourtant directement inspiré de la vie de celle-ci. Une trahison dont le couple ne se remettra pas.

Hommage au cinéma, Vers Wanda utilise pleinement les moyens du théâtre, sans recours à la vidéo. Le spectacle est un kaléidoscope de scènes fragmentaires qui ne prétendent pas à l’exhaustivité. Barbara Loden a réussi son film contre la grosse machine hollywoodienne, avec les codes du documentaire, en filmant ses acteurs comme les gens de la rue. Marie Rémond travaille à l’économie, procède par petites touches, fourmille d’idées, épuise toutes les possibilités d’un accessoire, comme le canapé qui, manipulé dans tous les sens par les trois acteurs, parvient à figurer le tournage du film. Ou une scie électrique dont le bruit couvre les paroles et casse toute émotion facile ou toute tentative de discours théorique sur le cinéma.

Avec sincérité et goût du jeu,  Marie Rémond, Clément Bresson et Sébastien Pouderoux racontent l’histoire d’une double désertion : celle d’un personnage et d’une actrice qui devient réalisatrice en s’affranchissant d’un homme. La bande son, signée Bob Dylan, donne au spectacle un supplément d’âme. « Don’t think twice, it’s all right ».

 Vers Wanda, un projet de Marie Rémond autour de Barbara Loden, création collective et jeu : Marie Rémond, Clément Bresson et Sébastien Pouderoux. À la Colline (Paris XXe) jusqu’au 26 octobre.