Eloge de la patience

by Sophie Joubert

Swamp Club - Philippe Quesne/ Vivarium Studio.

Avec Swamp Club, Philippe Quesne célèbre les dix ans de sa compagnie, Vivarium Studio, et signe une utopie pré-apocalyptique. 

Tension. C’est le sentiment qui anime de bout en bout la nouvelle pièce de Philippe Quesne, metteur en scène proche des arts plastiques, plutôt habitué aux spectacles contemplatifs. Soit un milieu, un monde en réduction dans lequel s’ébattent quelques personnages, observés par le spectateur comme des animaux de laboratoire. Le Swamp Club, littéralement le club du marécage, est une résidence d’artistes située au bord d’un étang, menacée par un projet urbain. Un lieu hors du monde où les résidents peuvent prendre le temps, le perdre ou participer à des activités loufoques affichées chaque jour en lettres lumineuses à l’entrée d’une caverne. Au centre du dispositif trône une cabine vitrée montée sur pilotis, tantôt studio de répétition pour quatuor à cordes, tantôt sauna de fortune. Pour qualifier cette cage transparente, Philippe Quesne parle de vaisseau spatial et de « purgatoire, porteur d’une imagerie métaphorique forte ». Intemporel, Swamp Club semble se nourrir aussi bien de technologies modernes que de légendes médiévales ou de films de science-fiction. A l’image des capuches revêtues par les résidents qui rappellent aussi bien les moines du Nom de la rose que les Ewoks, les créatures poilues de la Guerre des étoiles.

Philippe Quesne aime les maraboutdficelle. Chaque pièce commence où la précédente s’était arrêtée. Le marécage peuplé de hérons de Swamp Club clôturait Big Bang, créé en 2010. Pour fêter les dix ans de sa compagnie, Vivarium Studio, le metteur en scène semble faire des clins d’œil à ses précédents spectacles, comme des ponts jetés entre les épisodes d’une grande saga. Les activités proposées à l’entrée de la caverne évoquent le parc d’attractions minimal de La mélancolie des dragons (2008). La pièce vitrée est proche du studio où le personnage lunaire de L’effet de Serge (2007) concoctait de minuscules effets spéciaux pour ses amis.

Comme souvent chez Philippe Quesne, le spectaculaire se loge dans les recoins. Le merveilleux se niche où on ne l’attend pas, dans le tout petit, le déceptif, comme ces petit feux allumés par un détonateur défectueux autour duquel toute la petite communauté est rassemblée. Après la mélancolie, Philippe Quesne a voulu explorer la notion de patience en s’inspirant d’un tableau de Bruegel, Patientia . La lenteur est-elle forcément synonyme d’ennui ou d’inefficacité ? Le temps de la rêverie est-il nécessaire à la création ? En cela, Swamp Club est une utopie, l’esquisse d’une société portée par un groupe d’individus qui parviennent à ralentir la marche du monde.

Mais un tel engagement est-il tenable aujourd’hui ? Dès les premières minutes, une inquiétude sourde est présente. Joués « live », un quatuor à cordes de Chostakovitch et la La Jeune fille et la mort de Schubert communiquent aux spectateurs une angoisse digne de Hitchcock ou Kubrick, palpable malgré les rires. L’irruption d’une taupe géante, étrange oiseau de mauvais augure, fait basculer le spectacle dans le fantastique.  Ecologique, économique ou politique, la menace est indéfinie mais sonne bel et bien la fin d’un monde. Certes, les résidents du Swamp Club sont des artistes. Mais des artistes qui s’autofinancent grâce à d’énormes pépites d’or  : « Le Swamp Club est indépendant » dit l’un des résidents, « ce n’est pas l’Etat qui nous subventionne ». Petite leçon de politique culturelle à l’usage des étrangers invités à partager la vie de la communauté.

Alors comment résister ? Pressentant la catastrophe imminente, les résidents orchestrent un exercice d’évacuation en forme de ballet presque muet, digne d’une société secrète. Des silhouettes encapuchonnées aidées par un Robin des bois surgi de nulle part aménagent pour des animaux empaillés une dérisoire arche de Noé. Comme ses personnages, Philippe Quesne est un idéaliste qui ne se résigne pas. Epaulé ses acteurs devenus des héros récurrents, comme Isabelle Angotti, Emilien Tessier et Gaëtan Vourc’h, il mène depuis dix ans une aventure singulière et crée des bulles d’optimisme bizarre dans lesquelles on aimerait bien se laisser enfermer.

Swamp Club  de Philippe Quesne, jusqu’au 17 novembre au Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.