Un acteur idéal

by Sophie Joubert

Au Théâtre du Rond-Point, Nicolas Bouchaud s’empare d’un texte de John Berger sur un médecin de campagne et mène une réflexion sur son métier, à l’écoute des spectateurs.

 Image

Jamais il ne s’était ainsi dévoilé sur un plateau de théâtre. Assis sur un coin de chaise, Nicolas Bouchaud se livre avec une sincérité tranquille et pudique. Pendant quelques minutes, il raconte le gouffre de la dépression, le sentiment d’avoir deux corps. « C’est dans cet état que tous les soirs j’allais jouer le Roi Lear »  avoue cet athlète de la scène. C’était en 2007, au Théâtre des Amandiers de Nanterre : après chaque représentation, l’acteur fétiche de Jean-François Sivadier se démaquillait lentement pour se défaire de la représentation, revenant ainsi dans la vie et dans la maladie.

Pourtant, Un métier idéal n’est pas une confession. C’est un spectacle sur l’écoute de l’autre, qu’il soit patient ou spectateur, médecin ou acteur. Muni d’un carnet, Nicolas Bouchaud s’assure que les spectateurs sont bien arrivés, prend la température de la salle comme on dit en jargon théâtral. Pour son deuxième seul en scène, après La loi du marcheur adapté des entretiens avec Serge Daney, le comédien  a choisi de faire entendre un texte méconnu de l’auteur britannique John Berger. Né en 1926, cet écrivain engagé, poète, peintre et critique d’art, vit dans un village de Haute-Savoie depuis quarante ans. En 1967, avec le photographe Jean Mohr, il a suivi pendant deux mois les tournées d’un médecin de campagne : John Sassall. Un métier idéal – publié en France par les éditions de l’Olivier- est une plongée dans l’Angleterre des déshérités, dans la tradition de George Orwell et de James Agee et Walker Evans. Au delà de l’aspect documentaire, les plus beaux passages du texte relèvent d’une réflexion universelle et philosophique sur la relation médecin/patient. L’imagination et la parole peuvent parfois soigner autant que les actes ou les médicaments nous dit John Berger.

John Sassall est un héros ordinaire, un admirateur de Conrad qui a renoncé à la mer pour se consacrer à la médecine, un jusqu’au-boutiste habité par « le sentiment d’aventure » qui aime les cas difficiles, lit Freud et entame une psychanalyse pour mieux comprendre ses patients et leur environnement. Comme Sassall, Nicolas Bouchaud s’examine, interroge sa pratique, entame une course folle pour parler de son rôle dans La vie de Galilée de Brecht. Tout en faisant entendre le texte de John Berger, il se fraie un chemin, digresse, trace un parallèle entre la médecine et son métier idéal : celui d’acteur.  Avec, comme point commun, le refus de la toute puissance de celui qui détient le savoir. Joueur et généreux, il offre une brève leçon de théâtre à un spectateur convié sur scène : le sens profond d’un vers du Roi Lear, encore lui, s’offre à qui sait respirer.

Une photo en noir et blanc de la campagne anglaise, des voix sur un répondeur  qui cachent les maux de l’âme derrière des bobos physiques, quelques tours de Carte Vitale enseignés par le magicien Thierry Collet : entre burlesque et émotion, le spectacle semble parfois hésiter. Comme John Sassall, Nicolas Bouchaud aime la difficulté, les textes qui le font réfléchir, le bousculent, le poussent à abandonner ses facilités. Parfois bancal, moins directement séduisant que La loi du marcheur, Un métier idéal est le travail d’un grand acteur en mutation qui offre en partage toute son humanité. 

Un métier idéal, d’après le livre de John Berger et Jean Mohr, un projet de Nicolas Bouchaud, mise en scène Eric Didry, au Théâtre du Rond-Point dans le cadre du festival d’Automne à Paris jusqu’au 4 janvier 2014.