Vingt-quatre heures de la vie d’un cœur.

by Sophie Joubert

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Après Corniche Kennedy et Naissance d’un pont, Maylis de Kerangal écrit le roman d’une transplantation cardiaque. Une épopée palpitante et profondément émouvante racontée à toute allure, comme on prend la vague. 

Simon Limbres se sentait peut-être immortel. Un rude matin d’hiver, ce jeune surfer de vingt ans part affronter les éléments et mettre son corps à l’épreuve. C’est pourtant un banal accident de la route qui va tout faire basculer et provoquer une cascade de réactions. Que devient un cœur qui bat alors que le cerveau est irrémédiablement endommagé ? En vingt-quatre heures chrono, le cœur de Simon va migrer d’un corps à l’autre et sauver la vie de Claire, une femme d’âge mûr inconnue, à l’autre bout de la chaine.

Écrit sur la crête des émotions, au rythme des vagues qui déferlent, Réparer les vivants est une épopée humaine et médicale. Depuis 1952, c’est l’abolition des fonctions cérébrales et non plus l’arrêt du cœur qui atteste la mort. Comme au chevet des parents de Simon, Maylis de Kerangal pose les questions morales, interroge les choix déchirants –et très rapides –  que doivent faire les familles. Si le patient ne s’est pas officiellement déclaré donneur d’organe, c’est à ses proches de prendre la décision, au risque de voir le corps de l’être cher perdre son intégrité physique. « Enterrer les morts et réparer les vivants » : le titre du roman est emprunté à Platonov de Tchekhov. Couple séparé, bancal mais néanmoins uni, Sean et Marianne vont « regarder cet événement à l’échelle du monde » et aller vers la vie, quelle qu’elle soit, plutôt que vers cette « pelote de ruines et de tristesse ». Passée la décision du don, le récit s’accélère et se met en place une course contre la montre, aux quatre coins de la France.

Comme Naissance d’un pont (prix Medicis 2010), Réparer les vivants est un roman choral. Cette fois, Maylis de Kerangal va encore plus loin dans l’intrication des destins, physiquement liés par l’organe central, symbole des affects et siège des passions. Sans privilégier aucun des acteurs de cette aventure extraordinaire qui entrent dans l’histoire comme par effraction, avec leurs biographies bizarres, leurs histoires d’amour forcément brinquebalantes, leurs délicatesses avec le quotidien : Revol et Remige, le médecin et l’infirmier en réanimation que leur presque homophonie fait ressembler à une étrange créature à deux têtes, Cordelia Owl, l’infirmière dévorée par une passion soudaine, ou encore Alice Harfang, héritière d’une lignée de grands patrons, aristocrates de la médecine talentueux et arrogants. Pourtant, le point de vue de la narratrice n’est jamais neutre. Comme au cinéma, elle change sans cesse de focale, surplombe ses personnages, s’en rapproche, reprend de l’altitude, zoome sur un visage ou cadre serré une étreinte furtive, dit « je » le temps d’une pause pour commenter l’action.

A l’écoute des palpitations et des douleurs de ses personnages, auscultant les corps comme des paysages, Maylis de Kerangal a aussi travaillé sur la langue médicale, une langue technique et informative « qui proscrit l’éloquence et la séduction des mots, abusé des nominales, langue où parler signifie écrire, renseigner un corps ». Elle a observé, s’est documentée, a lu des essais sur la mort et l’histoire des pionniers de la greffe, les Barnard et les Cabrol, a même pu assister, au bloc opératoire, à une transplantation cardiaque. Cependant, l’aspect documentaire ne prend jamais le pas sur la poésie, l’empathie et la justesse des sentiments.

Réparer les vivants est de ces livres rares qui font advenir les larmes,  comme après une traversée héroïque ou une violente tempête. Le calme revient, une main amoureuse caresse un col de fourrure blanche : la vie a gagné, banale et superbe.

Réparer les vivants, de Maylis de Kerangal, Verticales, 18,90 euros.