Les îlots de mémoire d’Yves Pagès.

by Sophie Joubert

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L’auteur et directeur littéraire des éditions Verticales publie un recueil de fragments, entre collage et jeu de miroirs. Un pense-bête en forme d’autoportrait pudique.

Le poulpe, dit-on, stocke une partie de sa mémoire dans ses tentacules. Yves Pagès en a fait l’emblème de son blog, archyves.net,  où sont nés ces « Souviens-moi ». Clin d’œil à l’animal, la photographie de Martine Franck choisie pour illustrer la couverture ouvre une lucarne sur la part d’enfance du livre, hanté par la disparition des parents de l’auteur et teinté de nostalgie amusée. Dans ce texte aussi dense que modeste, dédié « à l’improviste », l’intime côtoie la grande histoire pour mieux mettre en lumière l’actualité récente, les luttes sociales s’entrechoquent avec des considérations quotidiennes, absurdes ou burlesques, avec un goût particulier pour les histoires d’œufs et de poules.

« L’oubli est un bruit de fond familier, le mien » écrit Yves Pagès en préambule. Admirateur du Perec des Choses et d’Un homme qui dort, il s’éloigne de l’exercice de style ou d’admiration, pour trouver sa propre musique, son propre territoire. En réponse au « Souviens moi » du titre, chaque paragraphe commence par « De ne pas oublier », comme pour sauver ce qui surnage naturellement au lieu de vouloir tout consigner. « Tant de balises portées disparues, refoulées depuis sept quinze trente ans, et les voici soudain ici flottant à la surface » continue l’auteur du Soi-disant et de Petites natures mortes au travail. Exhumés des profondeurs, ces deux cent soixante sept fragments assemblés en puzzle tracent le portrait d’une époque et d’un homme né à Paris au début des années soixante dans une famille très engagée à gauche et marquée par la Seconde Guerre mondiale. Par l’art du collage et du montage, la politique et l’histoire donnent la note de tête de ce « pense-bête remémoratif », traversé par la figure du père, intellectuel et résistant, mort en 2008 en laissant à son fils une masse d’archives envahissante, mémoire mangeuse d’espace et de temps, un an de «devoirs héréditaires » compensant la dispense de service militaire. Libre au lecteur de tracer son chemin entre les îlots de mots, de relier le jupon noir de Louise Michel brandi au bout d’un manche – ancêtre du drapeau de l’anarchie – à la fière liberté de Grisélidis Réal, écrivain et prostituée suisse publiée aux éditions Verticales au terme d’une enquête minutieuse. Longtemps après avoir jeté sa collection d’affiches du magazine Détective, l’ex étudiant aux Beaux-Arts a cessé de noter sur le vif et laissé l’oubli faire son travail. « Souviens-moi/ De ne pas oublier que sans la faculté d’oubli nous ne serions qu’archives mémorielles en tout et pour tout, à tel point saturés par l’omniscience du passé qu’ils ne resteraient dans nos zones de stockage  neuronal plus aucun espace libre pour penser à vivre la suite. »

Reste la mémoire automatique, celle qui fait sursauter chaque premier mercredi du mois au bruit de la sirène hurlante. Installé à sa table de travail, Yves Pagès croit un jour réentendre les derniers souffles de sa mère récemment décédée, trompé par un fer à vapeur laissé branché. Elle est présente tout au long de ce texte, adieu discret à de trop nombreux disparus “qui se confondent désormais en une seule et même minute de silence intérieur“. 

Souviens-moi, de Yves Pagès, Éditions de l’Olivier.