Pierre Souchon, la vie comme un cri

by Sophie Joubert

« Encore vivant » de Pierre Souchon,  le Rouergue, 288 p., 19,80 euros

Un premier livre autobiographique sur la maladie psychiatrique et la fin du monde paysan. Lucide et poignant.

« Encore vivant » est un cri. Un cri de rage, de douleur. Un retour lucide, parfois drôle, sur une vie en dents de scie, rythmée par des séjours en hôpital psychiatrique. En 2003, Pierre Souchon est diagnostiqué bipolaire après cinq ans d’alternance de phases maniaques et dépressives. Il  a vingt ans. Elève brillant, il a abandonné la classe préparatoire dans laquelle il vient d’être admis, ne s’est pas présenté pas à l’oral de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, a multiplié les petits boulots, les errances, s’est fait héberger par des punks.

Récit mené à toute allure, « Encore vivant » commence en enfer. C’est en tout cas ce que croit Pierre, qui prend pour des émissaires du diable les pompiers venus le déloger de la statue de Jaurès où il s’est installé. En proie à un nouvel épisode maniaque, il est conduit à l’hôpital psychiatrique, un lieu tristement familier où il aggrave son cas en cachant une arme à feu. Provoquée par l’arrêt brutal des médicaments, sur les conseils d’un médecin, la crise fait suite à une période relativement calme, lors de laquelle Pierre Souchon s’est marié à une jeune fille de la bourgeoisie parisienne, a commencé à travailler comme journaliste, notamment à l’Humanité dimanche.

Alternant le récit au présent du séjour à l’hôpital et des bribes du passé, Pierre Souchon rassemble les morceaux d’une existence en miettes, une succession d’accélérations brusques et de sorties de route qui le clouent au sol, le corps et la tête pris dans la nasse médicamenteuse. L’écriture est vive, la langue sans fard, les personnages dessinés en quelques lignes : Lucas, le compagnon de chambre, Mounarelle, la fille des rues qui chante du Piaf, le Dr Ducis, l’interne à la voix douce. Et surtout Daniel, le père, garde-chasse qui braconne de la poésie comme on pose des collets.

De leurs discussions, émerge un autre livre, plus souterrain, hanté par la question du double. Une enquête intime sur la fracture originelle, sociale, et les loyautés contradictoires. Comment concilier un mariage bourgeois et un « engagement rouge vif » ? Comment être fidèle à un monde paysan en train de mourir tout en menant une carrière de journaliste à Paris ? Quand Pierre apprend la vérité sur son grand-père, le « papet », paysan illettré envoyé au casse-pipe pendant la Seconde guerre mondiale, le socle de sa colère se fissure.

« Encore vivant » n’est pas un livre pansement. C’est un texte à vif, hommage à tous les vaincus, qu’ils soient malades ou paysans, ces « déchirés » qui portent haut l’humanité.